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23 avril 2025

Mon vrai nom est Elisabeth


 

 Un premier texte marquant que ce livre d'Adèle Yon: Mon vrai nom est Élisabeth.

Publiée aux Éditions du Sous-Sol, cette enquête est l’œuvre d'une chercheuse, on le sent à chaque page! Elle exhume tout ce qu'elle peut d'archives et de témoignages, de lettres et de photos pour comprendre qui était vraiment Élisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950 en France et accessoirement son arrière grand-mère.

Ce récit est à mi chemin entre le récit familial et l'autobiographie, car on suit aussi les questionnements d'Adèle Yon elle-même sur les risques qu'elle pourrait ou pas avoir de maladie mentale.

On est pris dans des doutes et des incertitudes: Est-ce que cette Betsy était vraiment malade ou bien son mari a-t-il tout simplement voulu se débarrasser d'elle, pour passer à d'autres femmes plus faciles à vivre?A-t-elle été lobotomisée de force par pression plutôt que vraiment par démarche souhaitée par le corps médical?

On sent le poids des secrets de famille, l'ambiance de la petite bourgeoisie dans la guerre et l'après guerre, mais aussi les pressions sociales, et une médecine psychiatrique encore beaucoup dans l'expérimentation. 

Un livre marquant, qui pose la question du sort des femmes, de la place de la maladie mentale dans la famille et la société.

Je conseille aussi d'écouter l’émission la 20e heure sur France inter : Adèle YON "Chacun a ses propres ressources pour se protéger". Elle revient sur les 17 ans d'enfermement de son arrière-grand-mère et sur le travail d'enquête qu'elle a conduit.

Merci Guylaine pour cette belle et émouvante découverte!

 

 

 

 

28 février 2025

Persistance du merveilleux

 

Ce fut un choc à mon retour des fêtes, au moment de me reconnecter à ma boite émail et aux réseaux... Le décès bien trop tôt de Nicolas Nova. "Déjà" comme dirait le petit garçon dans le film L'attachement, quand on lui annonce le décès de sa mère (film que je vous conseille vivement!)

Alors je me suis dit, que ce que je pouvais essayer, c'était de faire persister ses idées, ses mots, ses pensées.

J'ai donc repris Persistance du merveilleux. Et je m'en viens vous en parler ce jour. Il n'est plus là pour le faire, et j'espère que ça donnera envie à quelques uns ou unes, de découvrir son travail remarquable!

Nicolas Nova se plonge ici dans ce qu'il appelle le petit peuples de nos machines.

On pourrait croire que le merveilleux est dans la nature et pas dans l'informatique. Mais ce n'est pas si simple. Tous les petits êtres, démons, trolls, etc, ont en fait resurgi dans la cybersphère et ce de multiples façons.

Par exemple, chez Apple, les développeurs ont mis en place des démons, ce sont des petits programmes qui font des tâches en arrière plan pour que votre machine optimise son fonctionnement.

Et puis il y a aussi les fantômes. Quand on joue à Mario Bross ou à une course de voitures en ligne, on peut jouer contre un "fantôme". Quelqu'un qui apparait à l'écran, mais en moins intense, et qui peut être le meilleur joueur de la course à ce jour, etc.

Et puis bien sûr le monde des menaces cyber est plein de virus, de trolls, et j'en passe!

Nicolas Nova traque donc dans ce livre la circulation du folklore. Il nous montre comment le bestiaire du merveilleux est réinventé. On parle alors d'écotypification, quand une pratique est réinventée pour coller à un nouvel écosystème.On parle d'agglutination. car on voit apparaitre une ensemble large d'éléments merveilleux dans le numérique, même si chacun est singulier dans son émergence et ses usages. 

Nicolas Nova nous rappelle que chaque société suscite son merveilleux, et ce en écho à l'histoire du merveilleux lui-même et en lien avec lui.

Pour lui, toutes ses entités non humaines que l'on retrouve dans le numérique constitue une ontologie, une manière d'être.Il les rapproche de cette branche de l'informatique dite "artificielle", où les chercheurs essaient de créer des programmes qui se comportent comme des êtres vivants, comme des humains.

J'aime le lien que Nicolas Nova fait avec la littérature de Perec. Georges Perec traquait l'infra-ordinaire, les aspects de la vie quotidienne que nous tenons tellement pour acquis que nous ne les apercevons même plus. Il essayait de les débusquer, comme Nicolas Nova tente ici d'éclairer la vie inaperçue de nos petites machines du quotidien. 

Merci encore à lui pour tout ce qu'il nous laisse...

Pensées pour ses proches, ses collègues, ses lecteurs... 

 

 

20 novembre 2024

Panoramiques

 

 

En ce moment, je travaille au site web de ma boite Pan-or-amiques.com (merci à ceux qui sont déjà allés y faire un tour) et donc je vais régulièrement dans Google taper le mot "Pan-or-amiques" pour voir comment évolue le référencement des pages internet en question, et le référencement de celles de ce blog aussi... Et c'est à cette occasion que j'ai découvert par sérendipité qu'il existait un livre dont le titre était Panoramiques. Un essai. Et que cela avait l'air bougrement intéressant. Aussitôt découvert aussitôt lu... Et avec délectation!

La première partie m'a vraiment parlé. Il s'agit d'un texte sur la tâche du lecteur. Jean-Christophe Bailly part du constat que lorsque l'on voit quelqu'un lire, il semble seul, isolé, dans son monde à lui. Mais comme il l'explique très bien, lire est bien autre chose:

"Lire, ce n'est pas seulement marcher sur les traces de la différence produite en nous par le livre, c'est aussi marcher dans la forêt entière où ces traces ont déjà été suivies ou le seront. Dans cette forêt, chacun est seul, mais chacun, s'il le veut, peut aussi entendre d'autres pas que le sien. Il arrive que de tels pas soient très lointains, et le plaisir qu'il y a les percevoir est relié à la sphère de l'érudition.Il s'oppose en son genre à celui des forêts fréquentées. Mais même là, même lorsqu'il s'agit de grands classiques ou de livres qu'il "faut avoir lu", le piétinement des millions de lecteurs reste sourd. Au moment de la lecture elle-même, là où elle creuse, l'expérience est entière, à peine médiatiser. Et c'est dans la profondeur même de ce retrait que se dessine cette communauté seconde dont chaque livre est le foyer."

Le lecteur est donc un point dans une ligne de temps long qui réunit tout une communauté interculturelle intergénérationnelle...

"L'espace de la lecture est celui de la potentialité infinie, celui de la volière, celui d'oiseaux volant all over dans le temps. Ici une ligne part de la Mésopotamie ancienne pour rejoindre la salle d'une université danoise,..."

Magnifique deuxième chapitre aussi sur le langage dans le temps. Difficile à résumer tant la pensée est fine et se déploie poétiquement. Le texte est intitulé "la ville adamique". Pour Jean-Christophe Bailly, nous sommes passés d'un état "paradisiaque du langage", où les mots étaient "baptême" et où il n'y avait pas besoin de se battre avec la "valeur de la communication des mots"à un état d'un "langage ville" où les mots sont outils. 

Joie de voir toutes ses références à Walter Benjamin que j'aime tant. Notamment sur la "pensée des restes", comme une pensée de ce que le temps n'élimine pas.Et pas au sens "solennel" mais au sens d'un "surgissement latent": comme des indices laissés ici ou là et qui traverse le temps! Ainsi le nom des rues des villes est un "cosmos de langage" qui nous envoie des signes dans le temps. Comme la rue de la roquette, qui a surement vu jadis cette plante y pousser.

Un immense merci à Jean-Christophe Bailly.pour cette promenade qui mêle ethnologie, philosophie, géographie, histoire, sémiologie, et j'en passe. 

J'ai comme ressenti une connexion d'âme, comme si ce livre avait été écrit pour moi.

Je me suis mise à aller écouter les conférences de Jean-Christophe Bailly sur youtube. J'ai découvert son approche des villes et du paysage...

Avis aux amateurs...

Une pensée qui fait du bien, qui nourrit et qui inspire!

 


 

 


24 avril 2024

Les ingénieurs du chaos

 

Giuliano da Empoli brosse le portrait des web marketers de notre époque Big data et IA, ceux qui arrivent à influencer les opinions publiques très finement, et faire élire des gouvernements populistes.

Il nous fait entrer dans les coulisses du Brexit, de la politique italienne, ou des équipes de Trump et de Viktor Orban.

La plume est acérée. Les métaphores sont parlantes. Pour lui, nous vivons comme dans un grand carnaval où tout est inversé. Plus le leader politique est inexpérimenté, plus il est vu comme digne de confiance par les foules.

Ce que j'ai trouvé intéressant, c'est qu'il aille jusqu'à la galerie de portraits de qui sont les humains derrière les mécanismes désormais bien rodés. Quel est leur profil, leur parcours, leur façon de raisonner.

Une lecture nécessaire pour mieux comprendre notre monde !

Merci à Pierre pour le conseil de lecture!


 


22 septembre 2023

A l'est des rêves...

 


Nastassia Martin est anthropologue. Elle a d'abord travaillé en Alaska avec le peuple Gwich'in qui a connu l'arrivée des normes américaines. Puis elle a franchi le détroit de Béring pour entamer une recherche comparative au Kamtchatka, côté russe. A l'époque soviétique, les éleveurs de rennes y ont été emmenés à la ville de force. Ils ont perdu leur forêt et beaucoup de leurs us et coutumes. Elle va d'une part comparer l'impact des américains en Alaska à l'impact des russes sur les Eden. Mais elle va d'autre part suivre une famille qui en 1989, à la chute de l'URSS, va tenter un retour à la forêt!

Comment vont-ils faire pour retrouver leur lien à la nature? aux animaux?

Quel mode de vie et rites vont-ils réinventer dans un contexte de fort changement climatique, d'extractivisme, etc?

Un livre qui est très marquant car il nous emmène aux confins de l'humain, vers nos parts d'âme les plus sauvages!

Il nous fait découvrir une société qui ne pense pas du tout comme la notre. Par exemple, pour les Eden, les rêves faits la nuit sont aussi importants que le vécu des journées. 

Un livre pour tous les amateurs de rdv en terre inconnue!

Un ouvrage pour tous ceux qui sont prêts à remettre en cause les présupposés sociaux, à questionner la modernité.

Merci à Céline pour la découverte!



17 mai 2023

A-t-on encore le droit de changer d'avis?


Voici une bien jolie collection qui offre des recueils d'une trentaine de pages qui décoiffent un peu et font du bien quand même. Parmi eux, un petit essai très riche: A-t-on encore le droit de changer d'avis de Blandine Rinkel.

Alors que nous vivons dans une société très tranchée, où chacun est dans sa bulle de pensées et de conviction et tient sa ligne, Blandine Rinkel invite à accepter de ne pas savoir, de changer d'avis. 

Ce qui m'a plu tout de suite est que ce texte est à la fois très intime et personnel et très philosophique et universel. Lire ces pages m'a tout de suite rappelé le cours de Roland Barthes sur le Neutre, au collège de France, que j'avais tant aimé!

Des pages sublimes sur l'incertitude. "Tu nous bouleverses sans prévenir". Elle propose de se réjouir de l'incertitude, de l'accueillir, de l'honorer même.

Des pages sur l'écriture aussi: "Ecris les histoires qui te font peur, écris les histoires qui te rendent incertains, inconfortables si tu l'oses. Dans un monde qui nous enjoint à être constamment visible, dans ce monde, n'ait pas peur de disparaitre pour un moment."

J'adore aussi les questions qu'elle aime poser aux gens quand elle les rencontre pour la première fois:

- sur quoi as tu changé d'avis les trois dernières années?

- Qu'est ce qui n'a pas d'importance pour toi?

- Si ta colère était un animal, à quoi s'attaquerait-elle en premier?

Bref un petit essai comme un bijou discret qu'il fait bon avoir sur sa table de nuit car on peut toujours s'en saisir. 

A conseiller sans modération: vous y croiserez de belles citations, vous serez incité à repenser à votre vie avec un regard un peu différent, vous gouterez la joie des mots!


03 février 2023

D'images et d'eau fraiche


Mona Chollet partage avec nous dans cet essai comment son rapport à l'image la met en joie !

Depuis un moment déjà, elle collectionne les images dans le monde physique (des cartes postales qu'elle épingle au mur) ou numérique (via pinterest, instagram, etc). Elle aime pouvoir les retrouver, car ça lui rappelle des moments de vie, ça l'inspire pour la suite, ça la met en lien avec des personnes qui aiment les mêmes images (et ce jusqu'au Japon !), mais pas que. Elle se rend compte que ça constitue une partie de son identité, qui est réinventée (elle supprime et ajoute des images régulièrement). Ca lui permet aussi de faire des "reset" mentaux, de se vider l'esprit, de se laver les yeux, en regardant du beau. 

Comme toujours son texte est très fin et bien écrit, avec de nombreuses références, qu'on goute avec délectation! J'aime aussi ressentir toute sa filiation avec l'œuvre de Roland Barthes. 

J'ai quasiment lu le livre d'une traite! Je me suis demandée quel lien j'avais moi aussi aux images qui m'entourent chez moi ou sur les réseaux sociaux. Cela m'a donné envie de continuer la collecte, de l'examiner avec d'autres yeux aussi.

Bref, un texte qui fait beaucoup de bien, qui donne envie d'ouvrir les yeux autrement et de cultiver la joie et le beau.

Un grand merci à Emilie pour ce précieux cadeau!



05 janvier 2021

Personne ne sort les fusils



Sandra Lucbert, normallienne et agrégée de lettres, interroge la langue et le langage des dirigeants de France Télécom, lors du procès qui s'est tenu en 2019. Sept personnes sont sur le banc des accusés, pour maltraitance de salariés, et ce jusqu'aux suicides de certains d'entre eux.

Elle s'appuie sur les travaux des linguistes qui ont étudié les procès du nazisme, pour montrer comment par des glissements de mots, des terminologies managériales, on peut gommer le mal, bien qu'il existe.

Sandra Lucbert questionne la logique sociale, la logique économique, la logique psychologique et ce dans le choix des mots, la construction sociale du langage lors d'un plan de transformation en entreprise.

Parmi la cause des maux, il y a les mots. Ceux qui sont dits, ceux qui sont tus. Il y a les petites phrases et les grands discours et ce qu'ils révèlent de fonctionnement ou de dysfonctionnement organisationnel. 

C'est un coup de poing dans le ventre. Une piqure de rappel aussi, ce texte.

Comment nous faisons ou pas société passe par le language, les concepts, anciens et nouveaux. La langue nous construit, nous façonne, pour le meilleur et pour le pire.

Alors choisissons bien nos mots, ceux de la responsabilité, de l'éthique, de la critique.

Je trouve remarquable toutes les références que l'on sent en lisant Sandra Lucbert, notamment à Bauman et la liquidité de la modernité ravageuse. A Kafka, à Rabelais, Artaud et tant d'autres.

Un livre qui montre combien il est important de ne pas nous adapter à tout, qu'il est fondamental de décortiquer voire de déconstruire les concepts, les slogans, les titres, les indicateurs, et j'en passe. 

Merci à Marie pour ce précieux conseil.

Gardons les yeux ouverts.